De la villa Lauquié à la prison Saint-Michel à Toulouse

Finalement, ils m’ont fait monter dans une traction avant, menotté, ils m’ont jeté sur le plancher à l’arrière, sous les pieds des soldats. J’ai eu ainsi le temps, avant d’arriver à Pamiers, de réfléchir sur ce qu’il fallait dire et ce qu’il fallait taire. Je savais que je serais interrogé. Et, l’angoisse par rapport au miens : que vont-ils devenir ?

Nous sommes descendus à l’l’Hôtel de France, je pense, mes gardiens se sont attablés et ont mangé, pendant que j’attendais, toujours menotté. Peut-être cherchaient-ils à faire réagir quelqu’un qui m’aurait reconnu ? Puis, direction Foix, et nouvel arrêt à un hôtel restaurant près du pont, où j’ai été enfermé un long moment dans un placard à balais ! Enfin, arrivée à la villa Lauquié. Ils m’ont amené au grenier, sur un lit-cage, mains menottées dans le dos, pieds attachés au lit avec chaîne et cadenas.

Le lendemain, nouvel interrogatoire, avec gifles et coups quand mes réponses ne leurs plaisaient pas. « Communiste, communiste ! » répétaient-ils. J’ai toujours nié, de même quand ils me questionnaient sur des actes terroristes qui s’étaient produits dans les secteurs de Lavelanet et Mirepoix. Mes réponses ne variaient pas : « Je ne connais personne, je viens de la région parisienne… ».

Le lendemain encore, est arrivé un homme en civil, avec chapeau, apparemment un chef de la Gestapo. On lui a demandé ce qu’il fallait faire de moi. J’ai compris sa réponse « Saint-Michel ». Je n’oublierai pas ce départ pour Toulouse : trajet à pied de Lauquié à la gare, menotté, encadré de deux soldats en armes, traversée de Foix et les gens qui regardaient, je pense que beaucoup d’entre eux avaient compris de quoi il s’agissait, car les arrestations de résistants étaient fréquentes à l’époque. A la gare, les soldats ont exigé un compartiment pour nous trois, et direction Toulouse. Arrivés à destination, une voiture nous attendait, puis traversée de la ville rose, et nous voici devant les porte de la prison : je comprends tout de suite que ce ne sont pas les portes du paradis, et me voici rentré dans l’univers carcéral.

Fouille complète, confiscation de tout objet, on me laisse mes vêtements, j’ai droit à une paillasse, une gamelle et une couverture. Ce qui frappe d’entrée, c’est ce silence inquiétant, entrecoupé de bruits d’ouverture des cellules, qui sont des repères dans le temps (la soupe ou la corvée des latrines), mais aussi ce que l’on redoutait le plus : la sélection d’otages pour être fusillés en représailles.

Après avoir franchi de nombreuses portes et couloirs, j’arrive à la cellule qui m’est destinée, déjà occupé par un détenu. Il me dit s’appeler John Carter (de nationalité anglaise contestée par l’historien Delpla), une banale conversation s’engage, la méfiance étant de rigueur. Après quelques heures de parlote, il me dit faire partie d’un réseau de passeurs et avoir la charge de convoyer des aviateurs anglais, de Lyon à Pamiers par le train, puis en car jusqu’à Lavelanet, chez Galvan qui tenait un hôtel et qui, lui, avait la tâche de les faire passer la frontière par l’Andorre vers l’Espagne. Il a été arrêté à Pamiers, dans un hôtel, avec plusieurs anglais après que ceux-ci aient commis plusieurs maladresses.

Très vite, la cellule se remplit, la vie s’organisait, malgré nos peurs et nos angoisses, le système D étant de rigueur. Chaque arrivant devait retourner ses poches, c’est fou les trésors que l’on découvre : des miettes de tabac, des feuillets de papier à cigarettes, des pierres à briquet (dont une que j’avais insérée dans le talon en bois de mes chaussures), de quoi faire des cigarettes, et pour le feu, une astuce maison.

Cette prison Saint-Michel n’est pas un hôtel cinq étoiles, elle doit pas dater d’hier, les murs extérieurs d’énorme épaisseur avec une petite ouverture située en hauteur, munie de barreaux, les dalles du sol sont usées et déformées par les marches interminables des occupants, des tinettes dégagent une odeur infecte.

Les arrivées se succédaient, nous voici une douzaine dans cette cellule de 4m de large et 5m environs de long. Nous sommes obligés de rouler les paillasses le matin pour faire de la place.

Encore des arrivées, l’accent du Sud-ouest domine, aussi avec mes 25 ans et mon argot parisien, je me suis vite retrouvé l’amuseur de service, quelques blagues et deux ou trois mimes, et voila un peu de gaité recherché par tous. Un soir la porte s’ouvre, un homme entre, accompagné de gardiens, on devine dans son regard, l’étonnement de se retrouver parmi nous dans cette cellule, mais l’étonnement était partagé, cet homme de forte stature, le chapeau bien campé sur sa tête, habillé d’une cape doublée à l’intérieur de satin blanc, je l’aurais plutôt vu rentrer dans une loge à l’opéra ! Mais il était là, avec nous, sans parler, sur sa paillasse. Le lendemain à la soupe, il me tendit sa gamelle en me disant : « tiens, tu es jeune, tu dois avoir faim ! ».

 

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D.B.

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