Retour à la vie

Une anecdote : à Constance, avec un copain à peu près valide, nous sommes sortis en ville. Habillés en civil, nous avions bourré les épaulettes de nos vestes avec des chaussettes, pour paraître un peu moins squelettiques. Nous sommes entrés dans une boulangerie et… les gens se sont écartés de nous. Nous leur faisions peur ! C’est dire la mine que nous devions avoir.

Ici, une anecdote tragique : les déportés, nous étions donc logés et soignés dans un hôpital mis à la disposition de la 1ère Armée Française. Des prisonniers allemands étaient utilisés comme aide-infirmiers. Un jour, j’aperçus un de ces prisonniers descendre l’escalier en se tenant le cou, d’où s’échappait beaucoup de sang. Il s’écroula à mes pieds. Ce n’était pas un accident : un français, par vengeance sans doute, lui avait porté un coup terrible à la gorge. Le malheureux prisonnier payait ainsi de sa vie les crimes du Grand Reich. Malgré tout ce que j’avais moi-même souffert, je n’aurais pas été capable d’une telle vengeance, mais ce terme de « malheureux », je ne l’aurais pas utilisé à l’époque.

Nous fûmes enfin dirigés sur un hôpital suisse, à Hérisau, où l’on continua à nous soigner. Un mois passa. Vers le début juin, les médecins suisses ayant estimé que je pouvais désormais rentrer chez moi, j’ai franchi la frontière à Annemasse. J’étais de nouveau en France !

A Lyon, j’ai rencontré Ginet, dont j’ai déjà parlé, qui avait été libéré avant moi et paraissait mieux en forme, il m’a aidé à voyager jusqu’à Toulouse. En attendant chacun notre train, nous nous sommes offert un repas au restaurant. Quel luxe, après tant d’épreuves. Dans le train de Pamiers, j’ai rencontré Daniel Bautista et d’autres Laroquais qui rentraient du STO, ils m’ont soutenu pour descendre du train, et, c’est en taxi, que nous avons rejoint Mirepoix.

Oui, j’étais, nous étions de retour, nous, les survivants des camps. Complètement perdus, même au milieu des nôtres, car la vie avait malgré tout continuée en notre absence. Une question hantait nos esprits : « Avions-nous le droit de revenir à la vie normale ? Se lever le matin, se raser, prendre le petit-déjeuner, accomplir tous ces actes de la vie courante, comme si rien ne s’était passé ? Après tout ce que nous venions de vivre ? Après avoir vu mourir tant de bons copains ? ».

Le temps passa… Nous les déportés survivants, on parla peu, ou pas du tout, à ceux qui n’avaient pas connu l’horreur des camps, qui ne pouvaient pas l’imaginer, et dont beaucoup ne nous croyaient pas… Même aujourd’hui, quand nous allons témoigner dans les écoles, à un moment donné, nous nous arrêtons de répondre aux questions, nous retombons dans le silence, face à ces jeunes, c’est trop douloureux pour nous…

Fidèles à notre serment, les survivants que nous sommes, témoigneront jusqu’au dernier d’entre eux, pour que la réalité de l’univers concentrationnaire ne tombe pas dans l’oubli – pour que les jeunes, notamment ceux qui participent au concours national de la Résistance et de la Déportation, prennent la relève pour perpétuer la mémoire.

POUR NE JAMAIS OUBLIER

CAR OUBLIER LE MAL, C’EST PERMETTRE QU’IL RECOMMENCE

Au musée de la déportation, quand je témoigne de mon vécu, je m’arrête toujours en premier, devant la photo, représentant notre départ ce jour-là dans les rues de Compiègne, et souvent je pense au fossé qui sépare, deux personnes, la narration d’un vécu et la perception du récit par l’autre. Mais je laisse le soin à des personnes compétentes de philosopher sur la question.

Quant à moi, à 94 ans lorsque j’écris ces lignes, 67 ans après la libération des camps, j’ai toujours autant de mal à témoigner, je me dois de rester dans le sujet, sans m’étendre, sinon ma gorge se serre, l’émotion me prend, et c’est foutu pour le reste.

André GAUCHER

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Témoignage recueilli par Olivier Nadouce en mars/avril 2003, et complété depuis 2010, recopié sur le site Echos du Pays d’Olmes, avec l’autorisation personnelle de Monsieur André GAUCHER en mars 2013    (D.B.)

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