Des wagons à bestiaux !

Après un certain temps, l’air devient plus rare, et avec beaucoup de mal, un mouvement tournant s’organise pour accéder aux fenestrons afin d’aider les personnes en difficulté.

Soudain des cris s’élèvent, des discussions s’engagent, certains ont décidé de s’évader en pratiquant une ouverture dans le plancher, mais ils doivent vite y renoncer devant l’opposition de l’entourage, qui leur rappelle les paroles des SS avant le départ : en cas d’évasion, ils fusilleraient tous les occupants du wagon. Et pourquoi s’évader ? La guerre va bientôt finir, c’est une question de jours ! C’est vrai que depuis trois mois passés en prison, la situation a énormément changé, avec l’appel à l’insurrection nationale (voir une photocopie du journal clandestin de mai 1944, que j’aurais aimé diffuser), c’était une exhortation de passer de la résistance civile à la résistance armée. Oui, mais voilà, nous qui aurions tant aimé voir ce temps-là, on se retrouvait sur la touche. Une chose est sûre, si on avait su ce qu’il nous attendait, tout le plancher aurait sauté.

La première journée, les organismes étaient encore relativement en mesure de supporter la station debout, des dialogues s’engageaient entre groupes, où allions-nous ? Les plus avertis avançaient des suggestions, commentées par le groupe.

Certains cherchaient à faire parvenir des lettres écrites à la hâte, en les glissant pendant les arrêts du convoi, soit par les deux ouvertures grillagées, soit par la fente laissée par la porte coulissante. Le mouvement tournant autour des ouvertures à bien du mal à fonctionner, il faut l’autorité de personnes habituées à la discipline. Il est demandé à ceux qui se trouvent aux ouvertures de réclamer de l’eau aux arrêts, mais je ne me souviens pas avoir vu la moindre goutte, de plus, personne à l’extérieur n’avait le droit d’approcher des wagons.

Le convoi avait une allure irrégulière, il roulait tantôt vite, tantôt au ralenti, avec de fréquents arrêts, car priorité aux trains de voyageurs. La première journée s’achevait, la nuit tombait, l’obscurité envahissait le wagon, la fatigue était là, parmi nous, et nous devions tenir. Jusqu’à présent, nos organismes étaient soumis à des épreuves morales, mais avec l’entrée dans le système concentrationnaire, nos corps allaient être confrontés à des souffrances physiques, le pire était encore devant nous.

Chacun de nous cherchait à récupérer quelques forces dans le sommeil, mais comment dormir debout, dans le vacarme des roues, des coups de freins, des arrêts. Brusquement, nouvelle halte, dehors la nuit est noire, épaisse, et soudain des cris, des ordres en allemand, le bruit d’hommes de troupe qui courent, les aboiements des chiens et le fracas d’armes automatiques. En cet instant, nous avons tous une pensée de réussite dans la tentative d’évasions. Après un court silence, de nouveaux ordres. Faute de voir, nous supposons que les recherches sont terminées, effectivement le convoi reprend sa marche, et nous dans notre somnolence.

Nouvel arrêt qui va durer plusieurs heures, d’après ceux qui sont aux fenestrons, nous sommes en gare de Metz. Pourquoi un si long arrêt ? Nous allons rapidement le savoir. Le convoi, qui avait repris sa route, stoppa quelques kilomètres plus loin, la réponse était là.

On apprend que nous sommes arrêtés dans une petite gare, du nom de Novéant, des soldats en armes sont alignés le long des wagons, des hurlements, des cris, et le bruit des portes que l’on ouvre, retentissent dans la nuit. Soudain, c’est notre tour, la porte coulisse dans la lueur blafarde des lampadaires. En hurlant et à coups de cravache, des SS nous éjectent du wagon et nous rassemblent 5 par 5 sur le quai (toujours ce chiffre5, à Mauthausen, les appels du matin et du soir par 5, aller au travail par 5, et libérés le 5-05-1945 !).

L’ordre est donné de se déshabiller, complètement nus, de prendre nos vêtement et en courant d’aller les déposer dans le wagon détérioré, et toujours à coups de cravache, revenir à l’endroit que nous avions quitté quelques minutes plus tôt, toujours complètement nus, sous le regard médusés de personnes présentes sur l’autre quai, de voir ce troupeau de bêtes humaines. La déshumanisation, voulue par le système SS commence ! Des SS en nous comptant 5 par 5, sous une pluie de coups, nous entassent à 200 dans le wagon, je reprends la place que j’ai quitté, contre la paroi au fond, je suis vite compressé.

Le convoi redémarre, nous entamons la deuxième journée. Les organismes sont fatigués, physiquement et moralement ! Des plaintes, des gémissements, des corps se retrouvent à terre, laissés à eux-mêmes, inconscients parmi une forêt de jambes, et dans l’impossibilité de leur venir en aide, étant dans l’incapacité de bouger, et, quels soins aurions-nous pu leur procurer ?

La journée est longue, les jambes de plus en plus tendues. Tenir ! Il faut tenir ! Surtout qu’une autre épreuve venait s’ajouter à notre calvaire, la soif. La solution était là, à portée de langue, la sueur qui dégoulinait sur les parois goudronnées du wagon, ce qui restait de notre dignité hésitait, mais l’instinct de survie fut le plus fort. Des chiffons nous parvenaient, que nous imbibions de cette sueur, pour ceux qui étaient vers le centre.

 

Suite: http://www.olmes-echo.com/pages/memoire/enfin-destination-mauthausen.html 

A destination... SS, Kapos, GUSEN... Entraide et Solidarité... Retour à Mauthausen... Retour à la vie...

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D.B.

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