Enfin, destination, Mauthausen !

Nous entamons la deuxième nuit, toujours dans les mêmes conditions. Harassés de fatigue, nous sombrons dans une profonde torpeur.

Le jour se lève, dans le wagon, les corps nus sortent peu à peu de leur somnolence, meurtris par une nuit de souffrance, dans une odeur pestilentielle. Les uns cherchant la volonté de lutter, les autres priants pour voir la fin de ce calvaire.

Nouvel arrêt, mais à celui-ci, les portes s’ouvrent. Nous sommes à Würzburg avec ce bruit si caractéristique des grands départs, des coups de sifflets, des hurlements des haut-parleurs, sur le quai, des infirmières de la Croix rouge allemande, encadrées par des soldats en armes tentent de nous donner une boisson chaude, que seuls quelques uns ont pu saisir ! Pourtant, au de-là de ces soldats en bon uniforme et armés sur d’autres quais, des hommes et des femmes circulent librement, qui rentreront chez eux, en famille. Cette fenêtre ouverte sur ce monde libre, que l’on quitte et que 60% de l’effectif ne reverra jamais, nous fait entrevoir, à nous qui sommes dans ces wagons à bestiaux, complètement nus, exténués de fatigue, et dans une puanteur nauséabonde ! Le début de la déshumanisation voulue par le système nazi ! De quoi saper le moral !

Le train reprend sa route, à une allure soutenue, comme si nos bourreaux avaient hâte d’arriver à destination. Effectivement, ce 8 avril 1944, à 17 heures, nous arrivons en gare de Mauthausen. Aux clameurs des ordres criés en allemand et aux aboiements des chiens, nous comprenions que notre calvaire s’achevait ! Tout au moins pour le voyage.

A l’ouverture de la porte, nous sommes aveuglés par la lumière du jour, mais nous n’avons pas le temps d’observer les dégâts laissés par ces trois jours de souffrance, car nous devons, en toute hâte, sous les coups, évacuer le wagon. Pour ceux qui sont à terre et qui ne peuvent se relever, leur calvaire est terminé, dans une logique impitoyable, propre à l’idéologie nazie, les SS commençaient leur sélection (les allemands avaient besoin de main-d’œuvre, aussi toute personne arrêtée dans le principe de la répression, était destiné à périr par le travail, dans des usines installées dans des camps de concentration, contrairement à la persécution, où des hommes, des femmes, des enfants, des familles entières arrêtées pour leur origine, leur race, étaient vouées à l’extermination dès leur arrivée dans les camps d’extermination) !

Nous voici sur le quai, toujours nus, je ne me souviens pas d’avoir eu froid, pourtant nous étions au mois d’avril et en Autriche. L’ordre nous est donné d’aller jusqu’au dernier wagon, où nos vêtements étaient entassés sur le quai, nous n’avions pas le temps de réfléchir, choisir, nous devions prendre ce qui nous tombait sous la main et nous vêtir, certains cherchaient à retrouver leurs effets mais y renonçaient sous les coups.

Retour dans le cortège et nous voici prêts à traverser la ville de Mauthausen sous les regards hostiles de la population, mais étonnés de voir ce défilé de tristes clowns. Mille quatre cent hommes, affublés de vêtements trop grands ou trop petits, les uns pieds nus, d’autres aux allures de pantins dans des chaussures trop grandes. Sur la route, nous traversions des endroits encore enneigés, nous parvenons à prendre quelques poignées de neige qui calment momentanément notre soif. Soudain, la forteresse de Mauthausen se dresse devant nous.

Arrivée au camp

La porte d’entrée était surmontée d’un imposant aigle de bronze. Ce camp avait déjà servi pour l’internement des antifascistes allemands. Il fut agrandi plus tard par les espagnols qu’Hitler fit enfermer. C’est là, je le sus plus tard, que mon ami Martial Corcolès de Laroque fut aussi interné, il avait été fait prisonnier en 1940 près de Dunkerque, alors qu’il travaillait dans une compagnie de travailleurs étrangers à la construction de fortifications. Au début, ce fut terrible pour les espagnols, la plus part y moururent assez vite, Hitler voulant se débarrasser de ces rouges qui avaient osé combattre Franco. Mais quelques centaines de survivants s’organisèrent et réussirent à devenir les gérants, si l’on peut dire, du camp : ils s’occupaient des cuisines, des vêtements… A notre arrivée, ces espagnols nous avertirent : on va tout vous prendre, remettez-nous vos montres, vos bijoux…

Nous, on ne voulait pas, pensant « on verra bien ». En fait, nous fûmes bien sûr dépouillés de tous nos objets personnels : montres, alliances, dents en or, lunettes…

On nous fait rentrer, tous nus, dans une immense salle, aux murs peints en blanc, c’était le salon de coiffure. Dans la salle, des tabourets, avec un coiffeur pour chaque tabouret, et nous, en file indienne, attendions notre tour : on nous a complètement tondu laissant apparaître une bande du front à la nuque dans le but de nous dissuader de nous évader, on aurait été immédiatement reconnus. Nouvelle file devant un autre tabouret, sur lequel nous montions pour un rasage complet entre les jambes, et pour finir, nouveau tabouret, pour recevoir un badigeonnage d’un produit désinfectant.

 

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D.B.

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