Les SS, les Kapos, GUSEN !

C’était complet : nous avons réalisé que nous étions arrivés dans un lieu terrible, car, à cette époque là, on ne se doutait pas, en France, de l’horreur des camps de concentration. Et, tout ceci sous l’œil des SS, et des Kapos qui leur obéissaient aveuglement. Le Kapos, condamnés de droit commun, souvent des criminels, allemands ou étrangers, exécutaient la sale besogne ordonnée par les SS. Tous, SS et Kapos, ayant droit de vie et de mort sur nous. Des camarades, déjà affaiblis, n’ont pas pu supporter ces pratiques humiliantes, ils se laissaient aller au sol, aussitôt des Kapos les amenaient, nous comprendrons où, plus tard. Je me souviens d’un SS, qui avec sa cravache, a soulevé un détenu effondré, en l’attrapant par le cou, puis il l’a laissé retomber, sans même le regarder, lui aussi a été amené. J’avais déjà compris qu’il ne fallait surtout pas tomber.

Puis, passage au baraquement des vêtements, où nous avons reçu la tenue rayée, avec le numéro de déporté que nous devions coudre, j’avais le 62480, surmonté du triangle rouge portant la lettre F : j’étais donc catalogué « politique français ». Les Kapos, eux, portaient le triangle noir. Il devait y avoir une pénurie de costumes rayés, car nous avons été quelques uns à hériter de l’uniforme de l’armée yougoslave, avec culottes bouffantes et vareuse. Dans le dos, la lettre K (signifiant prisonnier), la paire de sabots qui me fut attribuée, je l’ai gardé jusqu’à la Libération.

Et nous fûmes mis en quarantaine dans un autre baraquement, avant le tri pour affectation aux divers Kommandos. Dans cette baraque, pas de lit (plus tard, nous eûmes droit à des châlits garnis de paillasse à trois niveaux, avec deux détenus par niveau), nous dûmes dormir par terre comme des sardines en boite, tête-bêche. La première nuit, il y eut des récriminations, à cause des coups de pieds ou de genoux inévitables. Les Kapos donnèrent des coups de cravache et jetèrent des seaux d’eau pour ramener le silence…

A Gusen

Après quelques jours de quarantaine, on nous tria, les plus jeunes d’un côté, les plus âgés, les plus malades de l’autre. Des Kommandos furent formés pour nous répartir dans des camps de travail : Melk, Gusen, et autres… Je fus dirigé vers Gusen, comme François Carretier et Paul Rumeau de Varilhes. Je ne me souviens plus si je fus séparé de Galvan et de Larose à ce moment-là, ou à notre arrivée à Gusen. Toujours est-il qu’après le tri opéré par des médecins allemands, je me faufilai dans les rangs de mes deux camarades, pour être avec eux, et aussi parce qu’il me semblait qu’ils allaient être mieux traités que nous les jeunes. Mais un officier SS, inspectant les rangs, m’ordonna, d’un geste, de rejoindre le groupe des jeunes. Ce qui m’a sauvé la vie, car nous apprîmes plus tard que, Galvan, Larose et leurs camarades avaient été gazés peu de temps après à Hartheim. A quoi ça tient la vie !

De Mauthausen à Gusen, six kilomètres à pied. A l’arrivée, le commandant SS du camp nous fit un petit discours dont je retins surtout ces paroles : « Vous entrez ici par la porte, vous en sortirez en fumée ! », et il montrait en même temps la cheminée du four crématoire.

Je voudrais parler des appels, que nous subissions matin et soir. Nous étions des milliers, sur la grande place. C’était terrible, car ça pouvait durer des heures. Les Kapos nous comptaient 5 par 5, c’était interminable. Les morts étaient comptabilisés, il fallait donc les placer dans le groupe de 5. Parfois les Kapos estimaient que le compte n’y était pas, il fallait recommencer l’appel. Enfin, les fiches de comptage étaient transmises aux autorités du camp.

Avec le beau temps, cela était encore supportable. Mais nous devions passer l’automne et l’hiver 44, puis le printemps 1945 à Gusen. Avec la pluie, le froid, la neige, quel supplice deux fois par jour ! Pour mieux lutter contre le froid, nous avions pris l’habitude, à notre arrivée sur la place, de nous grouper, bien serrés les uns aux autres, comme font les abeilles.

Le camp de Gusen était entouré de trois rangées de fil de fer barbelé, électrifié, avec des chemins de ronde et des miradors.

Avant de nous attribuer un travail, on nous interrogea sur notre profession, on nous fit aussi passer devant un étau, qui serrait un écrou, et on nous demanda de limer chacun à notre tour. Je savais travailler le métal, peut-être cela se vit-il à mon geste, on me mit de côté. Et je me retrouvais ainsi dans un atelier équipé de petits tours, avec une dizaine de russes déjà au travail depuis quelques temps. Cet atelier faisait partie de l’usine Steyer, implanté à l’intérieur du camp, et elle-même ceinturée de fil de fer barbelé. Dans cet atelier nous fabriquions des canons de fusil, mon travail consistait à fabriquer les petites fraises en acier très dur qui servait à rayer l’intérieur des canons. Trois ou quatre techniciens étaient présents pour organiser les productions. Il leur était interdit de nous parler, nous recevions les ordres par kapos interposés. Un souvenir agréable quand même : parfois ces civils nous laissaient un casse-croute dans un tiroir, et par un signe discret, ils nous en avertissaient…

 

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D.B.

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