Entraide et solidarité

Ca ne me plaisait pas du tout de travailler pour la Wehrmacht, mais comment faire du sabotage, avec la surveillance dont nous étions l’objet ? Les russes et moi, pour diminuer le rendement, nous nous contentions de comptabiliser plusieurs fois la même pièce. Je trouvais quand même le temps de fabriquer, avec des chutes de métal, des bagues, des fume-cigarettes pour échanger et donner, à certains détenus qui avaient un régime privilégié par rapport à nous (C’était des hongrois, des autrichiens, des serbes qui avaient sans doute été des personnalités dans le civil, il y eut même à une certaine époque des pompiers de Vienne. Parmi eux, John Carter, qui avait même sa petite chambre à lui, il apprenait l’anglais aux SS, tout en portant le triangle rouge, avec la lettre E, peut-être le seul anglais du camp ?).

Occupé donc à ce petit travail personnel, je ne vis pas arriver le kapo polonais, il m’envoya une gifle ! j’en eus l’oreille bouchée, et une otite se déclara plus tard.

Sabotage, commandant furher ! Gueula-t-il. Et aussitôt il m’amena au bureau du chef de camp. Je n’en menais pas large, car je savais que des camarades avaient été pendus pour avoir utilisé un morceau de courroie qu’ils avaient fixé à la semelle de leurs sabots. Heureusement le commandant était absent. Retour au travail ! M’ordonna-t-il. Le lendemain était le jour de la distribution de cinq cigarettes, attribuées par l’usine une fois par mois. Quand vint mon tour, le kapo intervint : « Non, pas toi, tu n’as pas le droit ». Je compris que ce serait ma seule punition, en effet, il ne me ramena pas au bureau du commandant du camp. A-t-il voulu m’éviter le pire ?

En plus de la distribution mensuelle de cigarettes, nous recevions chaque jour dans l’usine, une soupe déshydratée, c’était un supplément appréciable. Mais des camarades, tellement dépendants du tabac, échangeaient leur soupe contre des cigarettes, pourtant cette ration supplémentaire de nourriture était vitale pour nos corps affaiblis.

Ca me rappelle un autre exemple : le camarade avec lequel je couchais, Robert Garcia, avait pu se procurer des oignons déshydratés, grâce à des espagnols. On mangeait ces oignons près d’un mirador où un soldat montait la garde. Tout à coup nous entendîmes un petit sifflement venant du mirador, et le soldat nous jeta une pomme à travers les barbelés. C’est un geste qu’on n’oublie pas, car la faim était notre compagne permanente, l’herbe n’avait pas le temps de pousser dans le camp, on l’a mangeait au fur et à mesure. Le menu de nos repas ne changeait guère : le matin, une gamelle de café (en fait, de l’orge grillé) – à midi, une soupe de légumes déshydratés – le soir, une tranche de pain, avec de temps en temps une tranche de saucisson cuit ou une petite portion de margarine. Le pain de son, de couleur noire, c’était un bloc d’environs 30cm, dix de large et dix d’épaisseur, ce bloc était la ration de trois hommes. Mais vers la fin de notre captivité, nous devions le partager en six parts, plus tard en douze et pour finir nous eûmes chacun quelques miettes dans notre gamelle.

Alors le dimanche, jour de repos, mais aussi jour de chasse aux poux, nous faisions un concours à qui en tuerait le plus. Pour calmer notre faim, nous évoquions des recettes de cuisine : la choucroute, la bouillabaisse, le cassoulet.

Un autre souvenir : c’était peu de temps avant notre libération. J’avais été admis à l’infirmerie, parce que les sabots m’avaient entamé la peau au niveau des chevilles. En guise de pansements, on nous bandait les plaies avec du papier. Comme je ne tenais pas à guérir rapidement, échappant ainsi à des jours de travail et de corvées, j’humectais mes plaies avec du chlore, pris au WC, pour éviter une cicatrisation trop rapide. Mais un jour, un kapo (ou un médecin) français me dit : « On va te demander si tu peux travailler, tu diras oui ».

Lors du contrôle qui n’a pas manqué de suivre, j’ai donc accepté de reprendre le travail. Bien m’en a pris ! Dans la nuit suivante, tous ceux qui n’ont pas voulu, ou pas pu, reprendre le travail, ont été gazés dans l’infirmerie, fenêtres bien fermées. Au matin, une corvée en a rempli la charrette corbillard (ces véhicules étaient de grande dimension avec quatre roues, deux porteuses et deux orientables, et de hautes ridelles, elles pouvaient contenir une grande quantité de cadavres). Les SS ne voulaient pas laisser de trace derrière eux, de leurs horribles méfaits.

 

Suite: http://www.olmes-echo.com/pages/memoire/retour-a-mauthausen.html 

Retour à Mauthausen... Retour à la vie...

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D.B.

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