Retour à Mauthausen

Un beau jour, au mois d’avril 1945, tous les français survivants furent rassemblés à Gusen. On nous attribua des colis de la Croix-Rouge. C’étaient les premiers colis que nous recevions ! Mais ces sadiques kapos, avant de nous les remettre, les crevèrent avec des objets pointus. Nous récupérâmes dans nos vestes ou dans des couvertures les boites crevées de sardines, conserves et confitures. Nous en mangeâmes tant que nous pouvions, de telle sorte que beaucoup d’entre nous furent malades : nos estomacs et nos intestins ne supportaient pas cette soudaine abondance de nourriture. Un désastre ! Et il nous fallait dans ces conditions, parcourir les six kilomètres pour le retour à Mauthausen, sous la garde des SS et des kapos. Des rumeurs couraient depuis des mois que nous allions être échangés contre des prisonniers allemands détenus par les alliés. Un déporté de St-Girons, Ginet, avions-nous appris, avait quitté Mauthausen, par la Suisse, dans le cadre de cet échange. Et nous, on y croyait ! D’autant plus que nous venions de recevoir des colis de la Croix-Rouge, et que, approchant de Mauthausen, nous avons aperçu des ambulances et des camions gris avec une croix bleue. Ca-y-est, c’est pour l’échange, avons-nous pensé. En fait, il n’y eut pas d’échange, en supposant qu’il ait été prévu. Mais notre libération était quand même imminente. Cet espoir fou d’être bientôt libre décuplait nos dernières forces pendant notre dernière marche encadrée par nos tortionnaires, les plus valides d’entre-nous soutenaient ceux qui trébuchaient. Mais les plus âgés, les plus malades ne purent achever ce dernier voyage. Les kapos les faisaient jeter dans les grandes charrettes, où les malheureux, encore vivants, s’entassaient. Des hommes de corvée tiraient ces charrettes qui nous suivaient. A l’arrivée au camp, morts et vivants furent jetés au crématoire.

Nous retrouvâmes le camp que j’avais quitté un an plus tôt. Mais les conditions de détention avaient changé. Nous n’étions plus gardés par des SS, mais par de vieux soldats de la Wehrmacht, il n’y avait plus d’appel. On était relativement libre, c’est dans ces jours-là qu’avec des camarades nous avons essayé de faire cuire un sabot de cheval que nous avions déniché. Et les rumeurs continuaient : « les américains ne sont pas loin, les russes continuent d’enfoncer les lignes allemandes ». Ces rumeurs, ça faisait beaucoup de mal aux plus fragiles d’entre nous. A force d’attendre, ils avaient le moral cassé. Alors, on ne voulait pas trop y croire, de peur d’être déçu, de même, parfois, on s’interdisait de parler de nourriture, car la faim était encore plus insupportable.

La Libération

Enfin, un jour, nous avons entendu tonner le canon ! Quelle joie ! Nos libérateurs approchaient. Quelques temps après, une ruée de déportés vers la sortie du camp se produisit : les américains étaient-là, avec des side-cars, des chenillettes et autres véhicules.

Avec des camarades, nous nous sommes précipités vers les cuisines des SS, situées hors du camp. Les fourneaux étaient éteints, mais des bouteillons étaient alignés sur ces fourneaux. J’ai grimpé avec d’autres, pour les atteindre : les bouteillons étaient pleins. De la bonne soupe, avec de la viande, nous nous sommes jetés dessus, en même temps qu’à coups de louche nous remplissions les gamelles qui se tendaient vers nous. Indescriptible ! Les américains pris dans cette folle ruée, tirèrent des coups de feu en l’air pour se dégager, ce qui nous incita à réintégrer le camp, non sans emporter avec nous des paquets de farine, des morceaux de lard, et toutes sortes de bonnes choses.

Voilà, comment j’ai vécu la libération du camp… c’était le 5 mai 1945. Ces excès de nourriture furent sans doute la cause d’une violente dysenterie qui m’obligea à rester quelques jours à l’infirmerie. Et je n’ai pas pu assister au serment lu par un représentant de chaque nationalité : le serment de Mauthausen, ni au départ de mes camarades français.

Au bout d’une ou deux semaines, nous avons été évacués, quoique encore malades, par camion, dans un camp américain. Mais nous étions encore gardés par des sentinelles, car l’officier du camp n’avait pas compris qui nous étions, peut-être nous prenait-on pour des « droits communs ». Toujours aussi mal nourris, avec un camarade qui pouvait un peu marcher, nous avons échappé à la surveillance des sentinelles, pour aller ramasser des escargots dans les champs. A notre retour au camp, grâce à un officier français qui avait compris que nous étions des déportés, nous avons été transportés, toujours en camion jusqu’à l’aérodrome américain de Linz, en Autriche. D’où un DC6 nous a emportés, allongés sur nos brancards jusqu’à Constance, où était stationnée la 1ère Armée française, commandée par De Lattre de Tassigny. Là, nous avons été bien soignés, mais nos veines étaient si aplaties qu’on ne pouvait pas nous faire de perfusions.

 

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Retour à la vie...

 

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D.B.

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